La plus ancienne compétition de voile est aussi la plus mythique. C’est à Barcelone qu’a lieu, en octobre, la finale de l’édition 2024. Tenants du titre, les Néo-Zélandais sont plus que jamais favoris. Histoire d’une épreuve qui est au yachting ce que la Ryder Cup est au golf.
Cap sur Barcelone, mon capitaine !
C’est, en effet, la ville catalane qui accueille, dès le 12 octobre, la finale de la 37e édition de l’America’s Cup. Logiquement, la mythique course à la voile aurait dû se disputer en Nouvelle-Zélande, pays des tenants du titre. Mais ceux-ci ont finalement opté pour une délocalisation qui rendra les dernières régates encore plus passionnantes. Le prestigieux Real Club Nautico réunit, en tout cas, tous les atouts pour accueillir l’événement.
Voici trois ans, à Auckland, la victoire était revenue à l’« Emirates Team New Zealand » du barreur Peter Burling, vainqueur en finale des Italiens de « Luna Rossa ». Il s’agissait du quatrième succès des Kiwis qui avaient déjà remporté la fameuse aiguière d’argent en 1995 à San Diego, en 2000 à Auckland et en 2017 aux Bermudes.
En Nouvelle-Zélande, la voile est un sport national au même titre que le rugby ou le cricket. Et l’improbable réussite de ce petit pays, seulement parachuté dans la Coupe de l’America au milieu des années 80, traduit bien la passion de tout un peuple pour la mer. Innovation technique, qualité des skippers, culture du secret et esprit d’équipe : voilà clairement les quatre piliers de cette fabuleuse success-story.
La Nouvelle-Zélande est clairement devenue une référence de cette America’s Cup. Lorsqu’ils montent à bord de leur bateau, les marins kiwis sont en mission. Tout le pays est derrière eux, comme lorsque les All Blacks du ballon ovale entonnent leur fameux haka ! Oui, sur cette île du bout du monde, la voile est une religion.


Le goût du défi
La Coupe de l’America est au yachting ce que la Ryder Cup est au golf. Une compétition unique en son genre, fascinante, imprévisible et qui met en avant les valeurs fortes et historiques du sport : l’esprit d’équipe, le surpassement de soi et le goût du défi.
Son histoire commence en l’an de grâce 1851. A l’occasion de l’Exposition universelle de Londres, de grandes régates sont organisées. L’une d’entre elles, parrainée par le Royal Yacht Squadron et dotée de la coupe des Cent Guinées (c’était le montant du prix de l’époque), est parrainée par la reine Victoria en personne. Il s’agissait d’une course autour de l’île de White (départ et arrivée à Cowes), opposant une quinzaine de voiliers britanniques auxquels était venue se joindre une goélette, baptisée « America », dessinée par Georges Steers et barrée par John Cow Stevens. Vous aurez déjà deviné la suite. A la surprise générale, le bateau américain survole les débats et remporte la compétition sous le regard ahuri de la reine !
Pardi ! Il s’agissait d’un véritable coup de tonnerre sur le monde du yachting, dominé jusque-là par les seuls Britanniques. Avec sa proue effilée et concave, ses voiles de coton tissées à la machine, le bateau US ne ressemblait en rien aux voiliers de la Fière Albion. « Si ‘America’ est dans le vrai, alors nous sommes dans l’erreur », ironisa le marquis d’Anglesey, personnalité de référence sur les pontons.
Le succès de la goélette américaine marqua, en tout cas, un tournant dans l’histoire. Les Britanniques sont forcés d’admettre qu’une de leurs anciennes colonies – la Nouvelle Angleterre – est en passe de les dépasser en matière de conception navale.
La coupe des Cent Guinées devient, de facto, la… coupe de l’America. Dessiné et fabriqué en 1848 par Robert Garrad, un bijoutier londonien, le trophée – une aiguière d’argent – va devenir, au fil des ans et au fil de l’eau, l’un des plus célèbres et des plus prestigieux de la planète.
Inutile de le préciser : la victoire américaine attise les feux de la revanche auprès de ses adversaires. Le New York Yacht Club propose de remettre son titre en jeu dès 1857 et de faire de l’événement un véritable rendez-vous. Ainsi naquit l’acte de donation qui contenait, notamment, le règlement de l’épreuve et qui obligeait le lauréat à remettre sa couronne en jeu tous les quatre ans.
Il fallut attendre toutefois 1870 pour assister au premier véritable défi de la coupe avec la venue, à New York, d’une goélette anglaise, « Cambria », barrée par James Ashbury. Là encore, les Américains, souverains, démontrèrent leur insolente supériorité.


Domination américaine
En fait, la coupe de l’America va rester en possession du New York Yacht Club durant la bagatelle de… 132 ans. C’est, à notre connaissance, la plus longue période d’invincibilité dans l’histoire du sport mondial ! Le club de Manhattan va, en effet, défendre avec succès 25 titres consécutifs, se jouant de ses adversaires venus des quatre coins du monde. Entre 1870 et 1937, 15 challengers anglais, canadien et australien s’aventurèrent sur les eaux américaines. Parmi eux, les « Shamrock » de sir Thomas Lipton, à l’origine de cinq défis entre 1900 et 1930 et personnalité très populaire aux Etats-Unis où il utilisait ses exploits maritimes pour promouvoir son… thé. Il décéda en 1931 alors qu’il préparait son sixième défi.
Cette période correspond à l’époque de gloire de la Coupe. Celle de toutes les folies. Les Américains, qui redoutent de plus en plus la montée en puissance de leurs rivaux, sortent le grand jeu et s’appuient notamment sur la générosité du magnat des chemins de fer, le célèbre Harold Vanderbilt. Pour les régates de 1930, ce dernier lance à l’eau le voilier « Enterprise » dont la rumeur prétend que le mât en duralumin, haut de 50 mètres, a coûté plus cher que tout le bateau de Lipton !
La première régate d’après-guerre n’a lieu qu’en 1958. L’acte de donation est modifié afin de mettre dans la compétition les voiliers de la classe des 12 m. Mais la suprématie US demeure flagrante malgré l’élargissement de la concurrence et l’arrivée d’embarcations étrangères le long des pontons. Côté australien, le « Gretel » de sir Packer fait ses débuts dans la compétition en 1962. Côté français, le baron Bich est l’instigateur de quatre campagnes tricolores et à la base de la naissance de la Coupe Louis Vuitton, chargée de désigner, depuis 1980, le challenger pour la finale.
Oui, l’America’s Cup entre dans une nouvelle dimension. Elle génère des budgets défiant la raison, suscite une passion démesurée dans les grands pays de yachting, devient universelle et médiatique…


Changement de cap
Il était écrit quelque part, au gré des vagues, qu’un jour la victoire devait changer de camp. Que la suprématie américaine ne pourrait perpétuellement résister à l’ambition des adversaires. L’invincibilité, même sur mer, n’existe pas. En coulisses, dans le secret des hangars, devant les logiciels les plus perfectionnés, la course à l’armement atteint des sommets avec pour seul objectif de présenter, sur la ligne de départ, le bateau le plus compétitif. Budget illimité, mon capitaine !
L’année 1983 est celle de toutes les surprises et – si, si – de la première défaite américaine. C’est un voilier australien, baptisé « Australia II » et barré par Alan Bond, un vieux de la vieille, déjà présent lors des épreuves de sélection de 1974, qui va signer l’historique exploit et faire sortir la coupe du continent américain. Mais au prix d’un incroyable combat naval.
D’entrée, le bateau de Bond suscite, en effet, bien des polémiques. Doté d’une quille à ailettes, il ne fait clairement pas l’unanimité auprès du New York Yacht Club, toujours responsable de l’application du règlement du fameux acte de donation. Il est même un moment question de suspendre les régates…
Sur les eaux de Newport, en Rhode Island, le duel est donc féroce. D’un côté, Bond, porté par le vent de l’exploit. De l’autre, Dennis Conner, solide loup des mers à la barre de « Liberty ». Sûrs d’eux, les Américains prennent un remarquable départ et mènent ainsi par trois manches à une. Il leur reste une petite régate pour conserver le trophée. Personne, à ce moment, n’aurait misé une guinée, pardon un dollar, sur les chances des Kangourous australiens. Mais Bond et son équipage s’accrochent. Un peu. Beaucoup. A la folie. Et ils renversent complètement la situation à leur avantage pour remporter le duel par quatre manches à trois.
Aux Etats-Unis, cette défaite fait l’effet d’un tremblement de mer ! « Le voyage sans fin des spectateurs revenant vers Newport après l’ultime régate ressemblait à une procession funéraire, marquée par les visages sinistres et les estomacs noués de tous », raconte Melissa Harrington dans un ouvrage retraçant les 150 ans du New York Yacht Club. En Australie, au contraire, les exploits d’Alan Bond et de ses équipiers sont suivis avec passion par tout un peuple. Et au retour à Sydney, l’accueil des héros est à la mesure de leur performance !
Oui, ce cru 1983 a mis fin à une véritable hégémonie et a marqué un changement de cap. Depuis, l’équilibre des forces est bien plus grand. Même les Suisses, avec le team « Alinghi », ont soulevé le trophée en 2007 et en 2010 !
Place à présent à l’édition 2024. La Louis Vuitton Cup, qualificative pour la phase finale, a pris son envol fin août. Le vainqueur aura le privilège et l’honneur de défier le « defender » néo-zélandais ! Du grand spectacle en vue à bord de bateaux (classe AC75) monocoques aérodynamiques de 22 mètres de long équipés d’hydrofoils qui filent au-dessus de l’eau comme des F1 des mers, à plus de 75 km/h. Autant en emporte le vent…



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