Elle a atterri un matin d’octobre 1955 au Grand Palais. Longue, basse, fuselée, elle semblait flotter au-dessus du sol comme un objet non identifié. Le public venait voir une voiture, il a découvert une révolution !
Imaginez la scène : Salon de l’auto de Paris, 6 octobre 1955. Le stand Citroën est pris d’assaut. Dès l’ouverture, les visiteurs se pressent, se bousculent, s’interpellent. La rumeur s’emballe, les files s’allongent. Des curieux tentent de grimper sur les balustrades pour apercevoir « la chose ». Et pour cause : personne n’avait jamais vu ça !
Le choc…
Le voile se lève enfin, et c’est le choc ! Ce n’est pas seulement une nouvelle voiture que découvre un public stupéfait, c’est carrément une autre idée de la voiture. Sa ligne ? On dirait une goutte d’eau. Ses ailes arrière recouvrent les roues, son toit flotte au-dessus des vitres et l’absence totale de calandre donne l’impression de voir un objet du futur. Son nom est un jeu de lettres à double sens : DS, bien sûr, pour « Déesse ». Rien que ça ! Dans l’ombre du stand, les ingénieurs Citroën, lunettes épaisses et veston de flanelle, observent avec calme ce moment d’histoire. Et ils savourent. En quelques heures, 12.000 commandes sont enregistrées. Le lendemain, 80.000. Du jamais-vu !


Une 2CV qui aurait lu Jules Verne
Pour prendre la mesure de l’émotion suscitée par la présentation de la DS, il faut d’abord se rappeler d’où vient Citroën. Certes, la marque est déjà réputée pour son sens de l’innovation, puisqu’elle a lancé la première traction avant de grande série, la première monocoque intégrale, les premières chaînes de montage en Europe. Et la fameuse Traction avait déjà des suspensions hydropneumatiques aux roues arrière. Mais l’image de la marque reste toutefois très populaire car principalement liée à la rustique 2CV. Une voiture conçue pour traverser un champ avec un panier d’œufs sans les casser et lavable au jet d’eau. De là à imaginer que les mêmes cerveaux allaient mettre au point une « soucoupe roulante », il y a un pas que peu d’analystes automobiles avaient osé franchir !
Et pourtant… Citroën, c’est aussi l’école des ingénieurs têtus. Lancé dès 1938, le projet VGD (Véhicule de Grande Diffusion) devait aboutir à une berline moderne pour succéder à la Traction Avant. La guerre retarde tout mais ne décourage personne. On travaille en silence, dans les caves des usines, loin du regard de l’occupant. Sous la direction de l’ingénieur André Lefèbvre, le projet s’étoffe, prend une direction de plus en plus avant-gardiste. Pour dessiner les lignes, il embauche à nouveau le sculpteur italien Flaminio Bertoni, qui avait déjà travaillé sur la 2CV et la Traction, et lui demande de créer une voiture dont l’aérodynamique serait digne du monde de l’aviation. Bref, on veut du neuf, mais du neuf « à la Citroën » : c’est un peu fou, c’est très technique et ça ne ressemble à rien de connu. Ce n’est pas un cahier des charges qui préside à l’élaboration de la DS, c’est un rêve collectif. Et la voiture sera plus rapide, plus sûre, plus confortable, plus belle et plus intelligente que toutes les autres !


La philosophie hydraulique
Outre son design toujours aussi captivant après sept décennies, le plus célèbre trait de la DS est sa suspension hydraulique. Ou, plutôt, hydropneumatique. A la place des ressorts d’amortisseurs, elle reçoit des sphères remplies de liquide et de gaz. Grâce à cette invention, la voiture s’autonivelle, s’adapte à la charge et, surtout, filtre les irrégularités comme aucun châssis ne l’avait fait auparavant. La DS ne roule pas : elle survole. Il faut bien comprendre ce que cela représentait, dans la France encore cabossée de l’après-guerre, une voiture qui s’inclinait au démarrage, se redressait à l’arrêt, haussait les épaules avant de se lancer. Le tout sans bruit, sans secousse. Certains en sortaient quelque peu patraques, l’estomac chamboulé par cette expérience nouvelle de la route. D’autres étaient conquis à vie. Mais dans tous les cas, après avoir roulé dans une DS, toute autre voiture semblait soudain un peu… primitive.
Et comme si cela ne suffisait pas, l’hydraulique commandait aussi la direction assistée, le freinage, si puissant qu’il fallait réapprendre à le doser, et même, plus tard, la boîte de vitesses semi-automatique. Ce n’était plus une voiture, c’était un vaisseau de science-fiction. Et il y avait cette impression constante que la voiture savait mieux que vous ce qu’il convenait de faire !
Une carrière pleine de paradoxes
Elue voiture la plus innovante du XXe siècle devant la Ford T et la Mini, la DS n’a pourtant jamais été, contrairement à ces dernières, une voiture accessible. Trop chère, trop compliquée, trop… Citroën. En France, elle devient vite un marqueur social : elle est la voiture des notaires progressistes, des professeurs qui votent à gauche, des architectes barbus fumeurs de Gitanes. Elle ne sera jamais une voiture populaire mais ça ne l’empêchera pourtant pas de devenir une voiture mythique.
Elle s’offrira même le luxe d’entrer dans l’Histoire, avec un grand H, suite à un événement aussi connu que la DS elle-même. Le 22 août 1962, le général de Gaulle échappe à un attentat grâce à sa DS présidentielle. Criblée de balles mais restée contrôlable malgré des pneus crevés et grâce à sa suspension, « la DS a sauvé la République », dira-t-on.


Amour inconditionnel
Malgré ces récits de légende, il ne faudrait pas oublier que la DS, c’est aussi un long chemin de croix technologique. Durant les premières années de sa longue carrière, la fiabilité ne figure pas sur la longue liste de ses qualités. A cette époque où les « petits garages du coin » sont encore la norme, tous n’ont pas les compétences nécessaires pour gérer un système hydraulique. Les propriétaires doivent apprendre à vivre avec des sifflements, des fuites, d’énigmatiques mouvements de carrosserie. Aimer une DS, c’est accepter une part de mystère. Bien sûr, c’est dans cette complexité que résidait aussi tout le charme de la voiture. Un conducteur de DS n’était pas juste un usager, c’était un initié. Un ambassadeur de la haute technologie artisanale !
Lente éclipse
Produite jusqu’en 1975, la DS aura fait carrière durant 20 ans, performance exceptionnelle pour une voiture aussi avant-gardiste. Sa remplaçante, la CX, reprendra certaines de ses idées mais dans une ambiance plus rationnelle. L’époque a changé. L’innovation coûte cher et Citroën est sur le fil du rasoir. De fait, la marque a été absorbée par Peugeot en 1974. Redressement oblige, la « poésie mécanique » fait place à une certaine austérité technique.
Pendant ce temps, la DS a acquis le statut de mythe. Elle est personnage de cinéma et de romans. Elle entre déjà dans les garages des collectionneurs visionnaires. Elle devient peu à peu une icône mais pas à la façon d’autres « vieilles voitures », puisque malgré les années, malgré les décennies, elle reste définitivement futuriste.
Aujourd’hui, on la restaure avec amour, on la célèbre à la moindre occasion. Souvent, lorsqu’elle passe dans la rue, même les badauds les plus distraits lèvent les yeux. Il y a dans son profil quelque chose d’irréel qui appelle le regard. Ça ne s’explique pas, c’est magique. Cette magie, de nombreux amateurs voudraient la voir renaître, comme on a vu revenir d’autres voitures emblématiques. Mais chez Citroën, on s’y est toujours refusé. Du moins sous cette forme « premier degré ».


Retour… d’un nom
En 2009, Citroën ressuscite l’appellation DS. Elle désigne, d’abord, quelques modèles haut de gamme dans la gamme de la marque, puis devient marque elle-même. L’intention est louable mais le résultat est… variable. Chez DS Automobiles, on explique encore et encore que l’ambition n’est pas de refaire ce qui a été fait en 1955 car ce serait le contraire de ce que représentait la DS : faire ce qui n’a jamais été fait. Pas faux. Et que serait alors l’esprit DS ? C’est faire les choses « à la française ». Proposer une autre approche du luxe, une autre approche du design, une autre approche de la technologie. Après des années de tâtonnements, la première voiture de la jeune marque qui personnifie réellement ces idées est la toute nouvelle DS N°8. Une voiture que nous vous suggérons d’aller découvrir, tant elle est en effet « à part ».
Et la grande majorité du public d’aujourd’hui, du moins celui qui détient le plus grand pouvoir d’achat, a soif de cette nostalgie rassurante vers laquelle se tournent d’autres constructeurs. Ce public n’est donc pas contre ressentir l’esprit DS. Mais il veut encore plus revoir la DS. C’est le message que se voit adresser le constructeur à chaque nouveau modèle. Et peut-être que ce message, il l’a enfin accepté. Dans le microcosme automobile, il se dit de plus en plus que DS Automobiles pourrait céder à cet appel nostalgique. Et une preuve tangible tend à le confirmer : le concept-car DS SM Tribute. Tribute, hommage en anglais, à la fois à la DS et à sa sœur de prestige SM. Ce n’est qu’un concept, direz-vous. Mais jamais, ni chez Citroën ni chez DS, on n’avait vu de référence au passé aussi lisible. Il reste trois mois au constructeur pour nous surprendre avec une « nouvelle DS » l’année des 70 ans de la DS !


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