L’hiver dernier, le vénérable musée Autoworld de Bruxelles a consacré une exposition remarquable à la marque au Trident. Si vous avez eu la chance de la visiter, vous savez désormais tout sur elle. Sinon, nous vous proposons une séance de rattrapage…
Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-nous un préambule en forme de confession. Avec ces pages consacrées aux 110 ans de Maserati, nous sommes un peu en retard. Car c’est bien en 1914, non en 1915, que la société Maserati a été fondée à Bologne. A moins que nous ne soyons en avance pour un centenaire, puisque c’est en 1926 – et non en 1925 – qu’est née la toute première automobile portant le nom de la marque italienne. Comment ? La voiture est arrivée 12 ans après la marque ? Mais qu’ont-ils donc fait, pendant tout ce temps ? Bonne question, et voilà qui nous plonge maintenant dans le vif du sujet…



« Fratelli » Maserati
L’histoire de Maserati, c’est d’abord celle d’une fratrie. Ils sont sept, ces frères Maserati, nés entre 1881 et 1898. En fait, ils sont hélas six, le troisième fils de la famille n’ayant vécu qu’un an. Dès son plus jeune âge, l’aîné Carlo est passionné de technique et de cette nouvelle « science » qu’on appelle l’ingénierie, qui se développe en même temps que le moteur à explosion. A 18 ans, alors employé dans une fabrique de vélos, il conçoit un moteur monocylindre que l’on peut installer sur la roue arrière d’une bicyclette. C’est le début de l’histoire d’amour entre les Maserati et la mécanique, puisque Carlo ne tarde pas à transmettre cette passion contagieuse à ses frères Bindo, Alfieri, Ettore et Ernesto. Le seul frangin que cela n’intéresse pas est Mario, qui choisit plutôt la voie de la peinture et de la sculpture. Pourtant, il contribuera à sa manière à la légende de la marque…
Les années passent et Carlo, fort de ses connaissances dans ce qui est encore un petit monde, ouvre quelques portes pour ses petits frères, qui font à leur tour leurs armes de techniciens et de pilotes. Malheureusement, il est emporté par la tuberculose en 1910 et ne sera pas là pour participer à l’œuvre de ses frangins.




De sous-traitant à constructeur
Nous voici donc en 1914, à Bologne. C’est Alfieri qui prend l’initiative et réunit tous ses frères dans une même entreprise familiale, portée sur les fonts baptismaux le 1er décembre. La jeune entreprise continua à faire ce qu’Alfieri faisait déjà depuis plusieurs années en tant qu’employé : développer des moteurs de course pour la marque Isotta-Fraschini, l’une des plus anciennes d’Italie.
La Première Guerre mondiale frappe à la porte. Certains des frères Maserati sont mobilisés, tandis que les autres peuvent garder un œil sur le business familial. Par chance, Alfieri avait inventé un type de bougie d’allumage quelques mois plutôt, et ces bougies étaient très prisées par l’armée italienne. Alors que la guerre fut souvent synonyme de fin de vie pour certaines entreprises pionnières de l’automobile, Maserati traverse donc le conflit sans trop de dégâts et reprend ses activités de préparation mécanique dès après l’armistice.
En 1922, nouveau contrat important pour Maserati, qui se voit confier la branche sportive du constructeur Diatto. Là encore, les succès s’enchaînent et l’ambition grandit…
Car en coulisses, Alfieri nourrissait de longue date l’envie d’être davantage qu’un sous-traitant. A ses heures perdues, il avait développé une voiture en assemblant un châssis Isotta-Fraschini retravaillé et un moteur d’avion Hispano-Suiza, évidemment adapté à un usage automobile. Le prototype fit plusieurs sorties en compétition, avec un succès certain, ce qui démontra les capacités de Maserati.
Le moment du grand saut tombe en 1926. Un an plus tôt, Diatto avait dû mettre un terme à son programme sportif (donc à sa collaboration avec Maserati) suite à des problèmes financiers. Alfieri et ses frères avaient donc profité de ce temps libre pour développer une voiture, nom de code Tipo 26 : la base est un châssis Diatto et le moteur, un 8 cylindres en ligne, 1,5 litre, 120ch, est une création maison. La toute première automobile Maserati est née !
Il lui faut un logo, et c’est là qu’intervient Mario, le frère artiste. C’est lui qui dessine le légendaire trident. Il s’inspire pour cela de la monumentale Fontaine de Neptune, l’un des symboles de Bologne. Nous vous le disions : le moins « mécano » de la fratrie a tout de même largement laissé sa trace dans l’histoire de Maserati !
Voiture fondatrice d’une marque légendaire, la Tipo 26 va aussi jouer un rôle tragique dans l’histoire de Maserati. A son volant, durant une compétition, Alfieri va être victime d’un accident qui lui fera perdre un rein. S’en suit une lente dégradation de sa santé, et Alfieri s’éteint le 3 mars 1932, cinq ans après l’accident.




Les années Orsi, les années glamour
Manifestement, Alfieri était véritablement celui qui portait la marque à bout de bras. Preuve en est : peu de temps après sa disparition, ses frères n’arrivent plus à gérer sainement l’entreprise, le poids financier devenant trop important. C’est alors que les Maserati décident de céder leur « bébé » à Adolfo Orsini, un homme d’affaires de Modène. C’est lui qui fera déménager la marque dans cette ville, où elle a toujours son siège aujourd’hui. Les Maserati restent à bord, dans le rôle de consultants techniques, jusqu’en 1947, année où la marque va franchir une étape majeure de son histoire.
C’est cette année-là que Maserati lance une nouvelle famille de voitures. Elle s’appelle A6 et a, bien sûr, la course dans le sang. Mais elle va être habillée par les plus grands. Pininfarina, Zagato, Frua : avec ces A6 « haute couture », la firme fait son entrée dans le club des constructeurs de voitures Gran Turismo que s’arrachent les stars et les industriels de l’époque. Suivra la sublime 3500 GT en 1957, puis la Sebring et la « super-limousine » Quattroporte. En 1963, naît la Mistral, qui lance la tradition de donner à ses voitures des noms de vents du pourtour méditerranéen (Mistral, Ghibli, Grecale, Bora…).
Ce sont les années de tous les succès, tant sportif que commercial. Mais Maserati va, dans la foulée, faire les frais d’un patron un peu dissipé. Orsi se couvre, en effet, de dettes et c’est pour éviter la faillite de son empire qu’il vend le joyau de sa couronne à Citroën. La vénérable marque française prend donc le contrôle de la flamboyante italienne en 1968 et, en 1970, apparaît le premier fruit de cette union : la désormais légendaire SM, ce « coupé 4 places » au design si emblématique et au système hydraulique complexe, le tout équipé d’un V6 Maserati. La marque lancera encore d’autres modèles dont les noms ne sont pas passés inaperçus : l’Indy, la Bora, la Merak ou encore la Khamsin. Figurait au programme une nouvelle Quattroporte, qui aurait été la première Maserati à traction avant, mais celle-ci n’eut pas le temps d’arriver en production.
Avec la crise pétrolière en 1973 en toile de fond, Citroën est, en effet, rachetée en 1975 par Peugeot, tandis que Maserati passe dans le giron de l’ex-pilote argentin, et nouveau faiseur de bolides, Alejandro De Tomaso. Pour le Trident, c’est le début de l’ère du partage de plateformes avec des modèles De Tomaso. L’idée est bonne, et les tarifs des Maserati sont compétitifs mais la fiabilité est désastreuse. Le succès n’est donc pas au rendez-vous. Manque d’attractivité des modèles, sûrement, car une autre Maserati, née à l’époque De Tomaso et guère réputée pour sa solidité, va en effet se vendre comme des petits pains. Il faut dire que ce nouveau modèle est innovateur, comme son nom l’indique : c’est la Biturbo, lancée en 1983. De fait, le moteur V6 à double turbo est phénoménal !
La suite des années 80 ressemble pour Maserati à une culture mono-modèle. Spyder, Karif, Shamal, jusqu’à la Racing produite de 1992 à 1994, sont autant de dérivés de la Biturbo, même si certaines reçoivent un moteur V8. La marque passe ainsi dix années (de 1984 à 1993) sous « protectorat » de Chrysler, où De Tomaso a trouvé refuge. Puis ce dernier vend Maserati à… Fiat. C’est a priori une excellente nouvelle pour la survie de la marque mais il y a quelque chose de frustrant à voir passer Maserati sous pavillon de son ancienne rivale Ferrari.
C’est, en effet, au Cavallino que Fiat confie le destin du Trident. Mais il faut constater que les choses commencent néanmoins à reprendre une tournure agréable. C’est, en effet, sous la direction de Ferrari que naît la superbe 3200 GT, un coupé grand tourisme aux formes sensuelles (personne n’a oublié ses feux arrière en boomerang) et doté d’un V8… bi-turbo, évidemment ! Elle sera remplacée par la Coupé, à laquelle Ferrari a la générosité d’offrir un de ses V8, que recevra également la nouvelle Quattroporte. Et ce n’est pas tout : c’est aussi grâce à Ferrari que Maserati fera un retour remarqué en endurance avec la MC12, qui est techniquement basée sur l’Enzo. L’auteur de ces lignes a encore un souvenir ému de ses participations (et de ses podiums) aux 24 Heures de Spa au volant de ces fabuleuses MC12 !



Et maintenant ?
Mais d’après l’observateur avisé que votre serviteur prétend être, la tutelle Ferrari n’a pas fait que du bien à Maserati. Certes, il suffit de s’appeler Ferrari pour cartonner avec un produit, même si tout n’est pas irréprochable. Mais quand on n’a pas (ou plus) ce niveau d’aura, on n’a pas droit à l’erreur, surtout quand les concurrents directs se nomment Mercedes, BMW ou encore Porsche. Il faut être à la hauteur tant sur le plan des technologies que de la qualité, ce que Maserati n’était pas. Voilà pourquoi la marque n’a pas réussi à pérenniser le succès du début des années Fiat. Et quand le mal est fait, il est très dur de remonter la pente.
Pourtant, depuis que PSA et Fiat ont fusionné pour devenir Stellantis, Ferrari a pris son indépendance, rendant à Maserati sa liberté créative. On a depuis lors la belle impression de voir une marque redéployer ses ailes ! Tout ce qui a été lancé depuis, du SUV Gracale à la supercar MC20, en passant par la nouvelle GranTurismo, les versions électriques et le fabuleux moteur V6 essence Nettuno, n’est que superbes réussites. Rarement dans son histoire Maserati aura atteint un tel niveau d’excellence technique et de beauté, simultanément.

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