Il y a quarante ans, Porsche dévoilait un prototype qui allait révolutionner la marque et même redéfinir la notion de Supercar. Visionnaire, paradoxale, la 959 reste aujourd’hui une anomalie fascinante, conçue pour un monde qui n’était pas encore prêt à l’accueillir.
Chez Porsche, les idées les plus folles ont souvent germé dans des contextes rationnels. A l’aube des années 80, le président Peter Schutz cherche à donner une impulsion technologique à la marque, dont l’approche est alors encore très traditionnaliste. C’est à l’ingénieur Helmuth Bott, patron du département recherche et développement, qu’il confie la mission d’imaginer « la Porsche du futur ». Derrière cette demande, il ne s’agit bien sûr pas seulement de créer un nouveau modèle mais aussi et surtout d’offrir une vitrine d’innovations capables de porter haut les couleurs de la firme pour les décennies à venir, en compétition comme sur route.
Il se trouve que le contexte est justement propice à se lancer dans ce genre de développement. La FIA vient, en effet, de créer le Groupe B, une catégorie ouverte à la démesure, où Audi, Peugeot et Lancia commencent déjà à semer la terreur… au propre comme au figuré. Porsche va utiliser ce prétexte pour affirmer sa supériorité.
En janvier 1983, au Salon de Francfort, la marque présente un prototype baptisé « Gruppe B ». De prime abord, on croirait simplement voir une 911 bodybuildée. En réalité, le monde s’apprête à découvrir une machine d’un niveau technologique inédit et qui ne sera pas égalé avant longtemps.

Supercar « accessible »
Soyons clair, tout ce que contient alors la 959 en matière de technologie automobile n’est pas inédit. Le coup de force de Porsche est d’avoir mis tout ce qu’il y avait de plus avant-gardiste dans une seule voiture : le double turbo, la transmission intégrale pilotée électroniquement, les suspensions actives et réglables, la carrosserie aluminium et kevlar, l’aérodynamique variable…
La puissance annoncée est de 450 chevaux. C’est un chiffre extrêmement impressionnant pour l’époque mais plus impressionnant encore est la manière dont est délivrée cette puissance. La 959 n’est pas un monstre brutal et imprévisible. C’est une pédagogue intelligente. Elle apprend au conducteur à rouler (très) vite sans violence. Et non seulement la transmission intégrale est garante d’une efficacité jamais vue en conduite sportive mais elle fait aussi de la 959 la seule voiture de sport aisément utilisable en hiver. Au fond, ce que fait la Porsche – au grand désespoir de certains, pour le plus grand plaisir des autres – c’est rendre accessible la conduite d’une Supercar, ce qui demandait jusque-là de sérieuses aptitudes au pilotage.


Icône presque fatale
Vous l’aurez compris, la 959 n’était donc pas un produit commercial comme les autres. C’était une déclaration d’intention, un manifeste pour l’avenir. Et si Porsche n’envisageait probablement pas de gagner beaucoup d’argent grâce à ce modèle, le constructeur allemand n’imaginait pas non plus en perdre. Selon certaines estimations, chaque exemplaire lui a cependant coûté le double du prix de vente. La 959 fut, en effet, un gouffre financier ; et c’est peut-être pour stopper l’hémorragie que Porsche arrêtera sa production à 292 unités. Incidemment, cette situation fera instantanément de la 959 un objet culte.
Si la carrière de la 959 fut brève pour les raisons que nous venons d’expliquer, elle aura, en tout cas, accompli une de ses missions : influencer le futur de la marque. Très vite, certaines de ses trouvailles irriguent, en effet, la gamme Porsche. La transmission intégrale, d’abord réservée à une poignée d’initiés, deviendra un pilier de la 911. L’électronique embarquée s’immisce peu à peu dans la conduite sportive. Même la logique de compromis entre extrême performance et polyvalence d’usage fera école. Mais, surtout, la 959 aura permis aux ingénieurs de Stuttgart d’accumuler un savoir-faire technologique très précieux. Et c’est précisément ce savoir-faire qui rendra possible, deux décennies plus tard, le développement d’un modèle aussi controversé que salutaire : le Cayenne. Une sorte de rédemption pour la 959 puisque, après avoir contribué à presque couler la marque, elle aura, indirectement, contribué à la sauver, la propulsant vers l’eldorado des SUV de luxe !


Carrière contrariée
Sur le papier, la 959 devait avant tout briller en compétition. Hélas ! elle arrivera trop tard pour courir en rallye, puisque le Groupe B sera brutalement arrêté en 1986 après une série d’accidents mortels. Porsche se retrouve donc avec une voiture parfaite… pour une catégorie qui n’existe plus. Qu’à cela ne tienne, la 959 ira courir ailleurs, sur un terrain plus extrême encore : le Paris-Dakar. Un an avant la version définitive, trois prototypes extrapolés de la 911 sont engagés en 1984, avec une transmission intégrale préfigurant celle de la future 959. Et c’est déjà un coup de maître : René Metge et Dominique Lemoyne remportent la victoire, prouvant que la transmission intégrale Porsche n’est pas qu’un gadget de laboratoire. En 1986, cette fois avec des 959 quasi définitives, Porsche revient au Dakar… et signe un doublé : Metge à nouveau premier, Jacky Ickx derrière lui. C’est une démonstration !

Graal de Porschiste
A défaut d’avoir été un succès commercial à son époque, la 959 est devenue l’un des joyaux les plus convoités de l’univers Porsche. Sa rareté, sa complexité et la place symbolique qui est la sienne dans l’histoire de la marque en font une pièce de collection absolue. Rares sont les exemplaires en circulation, plus rares encore sont ceux dont le compteur accumule encore les kilomètres. Lorsque apparaît un exemplaire aux ventes aux enchères, le marteau tombe aujourd’hui régulièrement à plus de deux millions d’euros et certains modèles particulièrement bien conservés ou dotés d’un historique limpide flirtent avec les trois millions. Pour les Porschistes, elle est ce que la F40 est aux tifosi : une pierre angulaire, un Graal !
Quarante ans plus tard, la 959 demeure une anomalie fascinante. Ni tout à fait une Supercar, ni tout à fait une voiture de rallye, ni tout à fait une Porsche « normale », elle a quelque chose d’inclassable, comme certains objets qu’on ne saurait replacer dans une chronologie. Trop en avance pour son époque, trop complexe pour être rentable, trop rare pour être oubliée, elle résiste encore à toute tentative de comparaison. Et c’est décidément un miracle qui a le don de se répéter du côté de Stuttgart : engendrer des voitures sur lesquelles le temps semble n’avoir aucune prise.

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